Ma lettre au premier menteur de France

Mon cher Nicolas,

Je n’ai pas encore reçu ta lettre, mais sache, impatient que je suis, que je me suis précipité sur la version électronique pour en prendre connaissance au plus vite. Pour commencer excuse-moi ce tutoiement qui peut te paraître familier, bien que tu en sois coutumier. Mais cela fait déjà 10 ans que je te vois en allumant mon poste de télévision, que je t’entends à la radio, que je lis tes propos dans les journaux, et que je te retrouve bien souvent sur mon écran d’ordinateur : tu partages donc mes journées. À un point tel, que je te connais peut-être mieux que ma propre famille…

En lisant (en partie) ta lettre, j’ai été fâché. J’ai eu l’impression que tu te moquais de moi. Certes ça n’est pas inhabituel venant de toi. Mais là, pour une fois, aucune échappatoire possible : ce ne sont pas des journalistes qui ont mal retranscrit tes propos, ce n’est pas ton propos qui a dépassé ta pensée, ni ta langue qui aurait fourchée. Cette lettre, tu as tes conseillers ont eu le temps de réfléchir et de peser chacun des mots. Logiquement, tu en assumes donc chaque phrase, chaque mot, chaque virgule.

Permets-moi alors de revenir sur quelques passages, grossièrement mensongers et manipulatoires, qui sont au cœur de cette lettre. Évidemment, tu n’as pas à me croire sur parole : c’est pourquoi chaque affirmation sera sourcée. Et, pour être parfaitement complet, dans les citations de ta lettre, l’emphase est de mon fait.

J’ai commencé en page 22. Pourquoi ? Probablement parce que le début de ta lettre sur l’immigration, l’islam et autres clins d’œil appuyés au front national me lassent fortement. J’ai donc déroulé ta lettre assez rapidement, j’espère que tu ne m’en voudras pas, jusqu’à arriver à un titre qui m’a fait sourire… jaune.

« Entre augmenter les impôts et réduire les dépenses publiques, je choisis la réduction des dépenses. »

Augmenter les impôts n’est pas la solution. Il y a trop d’impôts en France sur les classes moyennes. Depuis 20 ans, la France qui travaille ne cesse de s’appauvrir car on lui demande de financer un système dans lequel nous produisons de moins en moins et nous redistribuons de plus en plus. La France a adopté un plan de redressement de ses finances publiques qui la conduira à l’équilibre budgétaire en 2016. C’est ce plan qui sera appliqué si vous m’accordez votre confiance. Il n’y aura aucune augmentation d’impôt nouvelle pour les ménages durant les cinq prochaines années.

On peut te reconnaître une certaine constance. En effet, déjà en 2007 tu promettais de baisser les impôts. En 2009, encore, tu disais également ne pas vouloir augmenter les impôts. Après 5 ans de ta présidence, il est vrai que tu as plutôt baissé les impôts (sauf pour les plus pauvres… on ne se refait pas). Alors cette situation n’est qu’une moyenne et si des baisses ou des crédits d’impôts ont été réalisés (crédit d’impôt recherche, baisse de l’ISF, défiscalisation des heures supplémentaires, baisse de la TVA dans la restauration, suppression de la taxe professionnelle, …), il y a également eu des hausses. Parmi celles-ci on peut citer l’augmentation de la TVA de 5,5% à 7% (oui après l’avoir diminuée dans la restauration, mais on n’est pas en train de parler de cohérence), le gel du barème de l’impôt sur le revenu, les franchises médicales,…

On remarquera que les personnes touchées par les hausses d’impôts ne sont pas nécessairement les plus aisées et qu’ainsi tu contribues à ce que tu sembles (faussement) dénoncer dans ta lettre : le trop d’impôt sur les classes moyennes.

Dire que nous produisons moins est un mensonge. Au total, nous produisons plus. Si on se restreint à la production par personne, alors on ne peut pas dire que nous produisons moins mais nous produisons autant.

Enfin, comment peux-tu affirmer qu’il n’y aura aucune augmentation nouvelle d’impôt ? Il suffit pourtant de se reporter à ton programme, passionnant (quoi ? tu n’as pas d’humour ?), pour noter en page 14 qu’il est indiqué « 32 milliards d’impôts déjà votés ». Tu vas me dire que ces impôts ne sont pas nouveaux, puisqu’ils ont déjà été votés. Ça serait jouer sur les mots et manipuler sciemment un lecteur peu attentif… je te reconnais bien là. Mais par exemple la TVA sociale  ou anti-délocalisation (ah ! tu ne manque pas d’humour) qui consiste à faire passer le taux de TVA de 19,6% à 21,2%, a certes été votée mais n’est certainement pas en vigueur. Néanmoins, ton programme parle bien d’impôts nouveaux. En page 10, tu détailles ainsi « Ces 13,5 Md€ [de recettes nouvelles] financent 5,5 Md€ de baisse de recettes figurant dans le programme et 8 Md€ de recettes manquantes pour atteindre l’équilibre budgétaire en 2016. ». De nouvelles hausses d’impôts prévues, donc. Ça a beau faire 10 ans que je te côtoie, je suis toujours épaté par tant de malhonnêteté.

« Le travail n’est pas une idée dépassée »

La France ne travaille pas assez. Pendant 30 ans – retraite à 60 ans, 35 heures – nous n’avons cessé de diminuer la durée du travail quand tous les autres pays faisaient le choix de travailler davantage. Cette politique a totalement échoué. Plus nous réduisions unilatéralement la durée du travail, moins les entreprises étaient compétitives, moins les salaires progressaient, plus nous étions obligés de maintenir des millions de Français, jeunes, seniors, allocataires de minima sociaux, en dehors du marché du travail.

Là je dois reconnaître que tu as le bon goût de me faciliter le travail. C’est simple : c’est tout faux. En France nous travaillons autant que dans d’autres pays comparables, la durée du travail a également baissé dans les autres pays et en France les salaires ont progressé bien plus qu’en Allemagne, par exemple, que tu cites pourtant ci souvent en exemple… Ah si seulement tu avais pris le temps de lire mon précédent article sur l’idée reçue selon laquelle on travaille moins, ça t’aurait évité de te couvrir, une nouvelle fois, de ridicule.

Dans le paragraphe suivant tu en profites pour attaquer l’assistanat en des termes auxquels nous ne devenons que trop habitués : « l’assistanat une situation plus confortable que l’activité ». Si cette situation est plus confortable, on se demande pourquoi il y a encore tant de gens qui travaillent ou qui cherchent à en avoir. Te rends-tu compte de l’insulte que cela représente pour ces personnes qui nécessitent cette aide pour tout simplement vivre ? Ainsi, non seulement, les minima sociaux sont faibles en France, il est impossible de gagner plus en touchant les minima sociaux qu’en travaillant, mais en plus la proportion de personnes ne souhaitant pas travailler est très faible (de l’ordre du pourcent…). Et encore ! Tu sais quoi ? Ils sont nombreux à pouvoir bénéficier des aides et à ne pas les demander. Bien loin de l’image de parasites que tu essaies de leur coller.

« Il faut adapter notre fiscalité pour protéger nos emplois industriels »

Il faut enfin avoir l’audace de modifier la fiscalité qui pèse sur le travail. La grande question fiscale de notre temps n’est pas de savoir quel doit être le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu. L’aspiration égalitaire n’ayant jamais de fin, ce débat sera toujours vain tant que l’égalité absolue ne sera pas atteinte.

Donc peu importe pour toi que le taux marginal soit le plus faible depuis l’entre deux guerres1 ? Peu importe aussi que notre système soit anti-redistributif, c’est-à-dire que les riches paient proportionnellement moins d’impôts que les pauvres ?

Tous ces efforts cependant seront insuffisants si nous ne réduisons pas l’écart de coût du travail qui s’est creusé entre la France et ses partenaires européens, en particulier l’Allemagne. Le travail est trop cher en France parce que les charges sociales qui pèsent sur les bas salaires sont trop élevées. L’objectif n’est évidemment pas d’aligner notre coût du travail sur celui des pays émergents, ce serait une course illusoire et sans fin ; il est de le rapprocher de celui des principaux pays développés. C’est avec eux que nous sommes en compétition sur les marchés des produits innovants et de qualité.

Pourquoi considères-tu que les bas salaires paient trop de cotisations ? Elles sont pourtant proportionnelles au salaire. En fait, même pas, puisque les bas salaires bénéficient d’allègements. De plus le coût du travail dans l’industrie n’est pas plus élevé en France qu’en Allemagne2. La différence dans les services est à l’avantage de l’Allemagne mais les services sont généralement moins délocalisables (transport, eau, restauration, …) et dans ta lettre tu t’intéresses à l’industrie puisque tu prétends que « Protéger l’emploi industriel est impératif ». Enfin le coût salarial unitaire dans l’industrie manufacturière (c’est-à-dire rapporter le coût du travail à la production qui en découle) a augmenté de 2,7% entre 2002 et 2010 en France contre 0,4% en Allemagne. Les deux pays sont donc très proches. Si j’avais pris 2009 à la place de 2010 (la dernière année dont on a les statistiques), la comparaison aurait été à l’avantage de la France… En revanche on peut dire que le coût unitaire est stable en France depuis 1991 alors qu’il a crû d’environ 14% en Allemagne. Aïe… ce n’est pas bon pour tes affaires, ça !

Enfin partir dans une course à la baisse des salaires est bien une « course illusoire et sans fin » comme tu le dis à propos des pays émergents. Si la France fait pression à la baisse sur ses salaires, imagines-tu que l’Allemagne regardera sagement la France faire, sans rien changer de son côté ?

Point trop n’en faut

Allez, cher Nicolas, je ne veux pas t’accabler je vais donc en rester là. Oui je sais que la critique est facile. Mais quelle image de la démocratie as-tu pour à ce point piétiner la réalité et manipuler les électeurs ? Ne t’en fais pas je ne suis pas si méchant : je te souhaite (et a priori des millions de gens se joignent à moi), une très heureuse retraite à 57 ans.

  1. il est d’ailleurs intéressant de noter que ce taux a déjà atteint et dépassé le seuil de 75% sans que cela n’ait apparemment été jugé anticonstitutionnel… []
  2. Le site d’origine n’étant plus accessible, je me suis permis d’héberger sur mon site une copie de l’article. []

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