Travailler plus pour épargner plus, le credo de Nicolas Baverez

Nicolas Baverez éditorialiste au Point publie un papier intitulé « La reflation par le travail, l’épargne et la monnaie ». Un titre ronflant qui peut donner l’illusion d’un travail quasi universitaire, mais qui n’est qu’une illusion puisque le manque de travail de l’auteur dans le reste de l’article est patent.

Tina, le retour

L’auteur commence fort car dès le début du deuxième paragraphe, il nous gratifie d’une antienne visiblement indémodable :

Il n’existe pas d’alternative pour la France à l’abandon de la culture des déficits et à la conversion en faveur d’une culture du travail, de la production, de l’investissement et de l’innovation.

There is no alternative (TINA), est une technique bien connue pour dissuader toute tentative de réflexion dissidente. Attelons-nous y malgré tout !

Nicolas Baverez commence par nous expliquer ce qu’il ne faut surtout pas faire

La sortie de l’euro se traduirait par une chute de la richesse nationale estimée entre 6 et 20 % du PIB. Le protectionnisme couperait, du fait des rétorsions, nos entreprises de la composante la plus dynamique de la demande mondiale et déstabiliserait 25 % des emplois.

Aucune justification à ces chiffres, aucun commencement de source non plus. Inutile pour lui de les citer, s’il le dit c’est alors nécessairement vrai. On pourra cependant trouver que 6 à 20% du PIB représente une somme relativement importante : de 120 milliards d’euros à 400 milliards d’euros. Comment s’explique une telle chute du PIB ? C’est tellement évident que Nicolas Baverez n’a pas jugé utile de le mentionner. On admirera également le flou artistique de sa formule n’engageant à rien, en effet « le protectionnisme couperait nos entreprises de la composante la plus dynamique de la demande mondiale » et certains emplois seraient « déstabilisés ». Au moins c’est une prophétie qui ne coûte pas cher et qui ne risque pas d’être contredite, tellement elle ne signifie rien !

L’avenir : travailler plus pour épargner plus

Mais venons-en au cœur de l’éditorial, la proposition phare de Nicolas Baverez : travailler plus. Il l’introduit ainsi : «La reflation implique la hausse de la durée du travail et de l’épargne nationale pour rétablir la compétitivité et stabiliser la dette publique ». De biens bonnes idées en somme, travailler plus et épargner plus. Mais ne faisons pas comme Nicolas Baverez et regardons les faits. Qu’en est-il de l’épargne des ménages à l’heure actuelle ? Et de la durée du travail ?

Au boulot donc, et nous voici partis en quête de statistiques sur le sujet. L’OCDE possède justement des données éclairantes à propos de l’épargne nette des ménages. Pour ceux qui auraient la flemme de consulter ces statistiques, voici un graphique résumant les données pour l’année 2009 (dernière année pour laquelle les statistiques sont à peu près complètes).

Taux d'éparne net des ménages en 2009 dans différents pays de l'OCDE(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

Ainsi constate-t-on que la France arrive troisième en terme d’épargne des ménages à 12,5%, largement au dessus de la moyenne de l’UE des 27, de la zone euro ou… de l’Allemagne si souvent prise en exemple ces derniers temps. À noter également que sur une plus longue période, la France reste toujours dans le peloton de tête. Contrairement au mensonge de Nicolas Baverez, il n’y a pas point de « fiscalité confiscatoire » qui vient « dissuader l’épargne », bien au contraire, l’épargne se porte très bien en France, merci pour elle. Pour enfoncer le clou dans ce qu’il est difficile de qualifier d’argumentaire, Nicolas Baverez serait bien inspiré de lire les articles publiés sur le site de l’hebdomadaire où il officie, cela lui aurait permis d’apprendre que la France détient le record du nombre de millionnaires en Europe. Le problème en France semble donc plutôt être la mauvaise répartition de l’épargne due à une fiscalité non redistributive, bien loin d’être confiscatoire1.

Que penser, alors, de la proposition de Nicolas Baverez de travailler davantage ? Commençons par nous intéresser à la quantité de travail fournie en France depuis une cinquantaine d’années. L’INSEE nous propose le renseignement grâce à sa statistique sur le volume total d’heures travaillées par branche.Millions d'heures travaillées en France par secteur d'activité de 1959 à nos jours

Le constat est simple : pendant une vingtaine d’années (entre 1965 et 1985) le volume d’heures travaillées a baissé et, depuis, il est légèrement remonté. À quoi est due cette baisse ? Parmi les explications possibles on pourra citer l’augmentation de la productivité et les délocalisations. Mais alors on travaille plus maintenant qu’en 1985 ? Oui. Donc il serait normal de devoir travailler plus chaque semaine ? Non. Car nous sommes également de plus en plus nombreux à travailler, comme l’illustre une autre statistique de l’INSEE sur l’évolution de la population active depuis 1975. Cette population est passée de 22,8 millions en 1975 à 28,3 millions en 2009.

En France nous avons travaillé 38,5 milliards d’heures en 2009, alors si nous voulions répartir ce travail équitablement au sein de toute la population active, cela ferait 30,9 heures de travail par semaine (en considérant 5 semaines de congés payés, plus 3 semaines de jours fériés — en réalité, c’est un peu moins).

Le graphique ci-dessus montre bien que la société de services s’est très largement développée. Nicolas Baverez veut faire travailler les gens 38 heures par semaine. Oui mais où ? En supposant que nous ayons 5% de chômage, 17% d’employés à temps partiel (dont plus d’un million le subisse, Nicolas Baverez veut-il les forcer à être à temps partiel ?), cela nous ferait 41,1 milliards d’heures de travail en France2. 41,1 milliards d’heures de travail, en supposant pourtant que nous laissions 17% des travailleurs à temps partiel (en considérant, dans les calculs, un mi-temps !) et en sachant pourtant que plus d’un million de ces travailleuses voudraient travailler plus. Malgré ces hypothèses peu réalistes, mais favorables à la théorie Baverezienne, il manque néanmoins 2 milliards d’heures de travail pour satisfaire tout le monde ! Une paille, n’est-ce pas ? Les 38 heures de travail par semaine sont une illusion, M. Baverez, l’automatisation est passée par là…

 

  1. Alors que le taux maximal de l’impôt sur le revenu était de 60% en 1979, 50% en 1990, il est maintenant de 41% []
  2. Le calcul est le suivant : 28,3×0,95×44×(0,83×38+0,17×19) = 41130,8. Explication : 28,3 millions d’actifs, dont 95% travaillent pendant 44 semaines, dont 83% à temps plein et 17% à mi-temps (le mi-temps est excessif, la moyenne est probablement plus haute). []

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