Profit à tout prix (1) : dégâts sur l’emploi

Ceci est le début d’une série sur les dégâts que causent la recherche de profits à tout prix. Recherche de profits qui s’entend au sens large, la recherche de croissance étant à mettre dans le même panier.

Nous commençons par un premier aspect de la recherche de profit : diminuer les coûts. Cette diminution des coûts a des conséquences certaines sur l’emploi que ce soit chez nous ou ailleurs dans le monde, à savoir les délocalisations et les conditions de travail.

CC BY Sean MacEntee – flickr.com

Délocalisation

Il revient moins cher de faire travailler dans des conditions déplorables des ouvriers à l’autre bout du monde, que de fabriquer un produit à proximité (et des sites, dont on ne doute pas qu’ils soient fort bien intentionnés, expliquent au délocalisateur en herbe qu’en embauchant 12 salariés en France on aurait aussi bien pu payer 1400 pakistanais)! À ce sujet l’INSEE écrivait en 2005: « En volume, les importations de produits manufacturés progressent très vivement depuis deux ans (+ 7,0% après + 7,8% en 2004 et + 1,5% en 2003). », ou encore: « Les importations, en hausse de +13,6%, continuent aussi à se développer, notamment en provenance d’Inde (+26%) et de Chine (+24,5%) ; ce pays explique à lui seul, depuis deux ans, plus d’un point de la croissance des importations de biens. Le solde commercial avec l’Asie se dégrade de près de 2 milliards. ». Selon une étude du ministère des finances datant de 2009, « La Chine est de loin le premier fournisseur de jouets (69% des achats, contre 32% en 1994). Les importations originaires de ce pays ont été multipliées par près de cinq depuis 1994 ». Si les importations augmentent en France, c’est donc que les exportations augmentent en Chine et effectivement, « 65% de l’accroissement des exportations chinoises entre 1994 et 2003 sont imputables à des multinationales étrangères installées sur le sol chinois ». La majeure partie des exportations n’est donc pas due au dynamisme des entreprises chinoises, mais aux délocalisations d’entreprises vers la Chine. Désormais, la Chine elle-même cherche à délocaliser, comme par exemple ici en Éthiopie.

Un des premiers aspects de la recherche continuelle des prix les plus bas est donc la production des biens et services dans des endroits où les salaires sont bien moins élevés que chez nous et où le code du travail (s’il existe) est beaucoup moins protecteur. Cependant, il ne s’agit pas du seul aspect de la production à bas coût.

Conditions de travail

Puisque les entreprises doivent faire le plus de profit possible, il faut que les salariés soient plus productifs sans qu’ils coûtent plus cher à l’entreprise.

Néo-esclavagisme

Les grandes multinationales délocalisent leur activité dans des pays à bas coûts en faisant appel à des sous-traitants locaux. Même si ces entreprises prétendent faire attention aux conditions de travail des employés, la réalité est beaucoup plus contrastée. Par exemple Apple reconnaît que des enfants sont employés chez certains de ses fournisseurs, que les salaires minimums et les horaires de travail ne sont pas respectés. À quoi servent ces audits menés par Apple alors que année après année les mêmes abus sont détectés ? Et encore ce tableau n’est pas complet puisqu’il faudrait y ajouter des suicides ainsi que des conditions de travail dangereuses pour la santé. Pour prendre la mesure d’une telle exploitation, on peut mettre les environ 800000 personnes qui travaillent pour Apple1 face à ses 13 milliards de dollars de profits réalisés pendant les trois derniers mois de 2011. En imaginant qu’Apple redistribue intégralement les profits de ce trimestre à ceux qui travaillent pour Apple, ils toucheraient chacun 16250$. Cela constituerait sans aucun doute un grand changement pour les ouvriers chinois actuellement exploités… mais également pour les employés des magasins Apple, puisque cela représenterait une augmentation de 65% de leur salaire.

De même, bien que Marks & Spencer clament leur souci de l’éthique, les conditions de travail chez leurs fournisseurs sont loin d’être idylliques tout comme chez un fournisseur de Microsoft. Les conditions sont tellement précaires, que les risques d’accidents sont élevés, comme l’illustre l’effondrement d’un immeuble servant d’ateliers pour des vêtements Benetton, Carrefour ou C&A, au Bangladesh, faisant au moins 376 morts. Naomi Klein, dans son livre No Logo, donne également de nombreux exemples de telles situations. En voici un échantillon (p. 414) : « Les 50000 travailleurs de la Yue Yuen Nike Factory en Chine devraient travailler 19 ans pour gagner ce que dépense Nike annuellement en publicité. Un travailleur haïtien pour Disney devrait travailler 16,8 années pour gagner ce que perçoit le PDG de Disney en une heure (9793$/h contre 28 cents/heure). […] Doubler le salaire de la main d’œuvre indonésienne coûterait à Nike 20M$ soit le cachet annuel de Michael Jordan ».

Bien sûr, ce ne sont pas les seuls exemples et de nombreuses enseignes de la grande distribution ont été épinglées par un rapport de deux associations militant pour des vêtements « éthiques ». On entend souvent dire que malgré ces conditions de travail déplorables les salaires versés sont supérieurs à ce qu’ils étaient auparavant, contribuant alors à la réduction de la pauvreté dans ces pays. Or un rapport de l’ONU intitulé Trade and development report, de 1997 (p. 138) remarquait que « parmi vingt-six pays en voie de développement, il y a eu une chute générale de la part moyenne des salaires entre 1980–1985 et 1985–1992, affectant tous les pays d’Amérique latine, hormis Panama, et également tous les pays méditerranéens et d’Afrique. En tout et pour tout, la part des salaires n’a crû que dans six pays, dont quatre d’Asie de l’est ».

Il ne faut pas croire non plus que les salariés exploités se trouvent uniquement à l’autre bout de la planète dans des pays pauvres, cela se passe aussi en Europe. La directive services (plus connue sous le nom de directive Bolkestein) permet à des employeurs de faire travailler (par exemple) des ouvriers lettons en France en leur laissant leur salaire letton habituel. La façon dont des personnes peuvent vivre en France avec un salaire letton n’intéresse visiblement pas ces « responsables ». Ce n’est évidemment pas un exemple isolé, c’est même reconnu comme légal par la cour européenne. Cela concerne différents domaines comme l’agriculture, les travaux publics ou encore les ouvriers de raffinerie. Il faut reconnaître que l’idée est formidable: on a une production locale avec des salaires misérables. Dans ces cas-là on ne s’intéresse évidemment pas aux conditions de vie et de travail des salariés concernés, l’important étant le prix final. Peu importe même si des enfants sont exploités. Dans le monde, en 2008, 19% des enfants travaillaient, soit 215 millions d’enfants. 115 millions d’entre eux effectuaient un travail dangereux. À titre d’exemple, en Ouzbékistan, chaque année le gouvernement exige des enfants qu’ils effectuent la récolte du coton. À cette occasion les écoles sont fermées et les enfants pas ou peu payés. Même si certaines entreprises ont garanti ne plus avoir recours au coton Ouzbèke, il est difficile de savoir d’où provient le coton utilisé.

Nous avons vu que la Chine n’est pas le seul endroit au monde où les conditions de travail sont difficiles voire dangereuses. Effectivement, d’après des estimations de Leigh etal. de 1999 environ 140000 personnes sont mortes d’un accident du travail dans le monde et entre 580000 et 700000 sont mortes d’une maladie professionnelle en une année. Les auteurs considèrent eux-même que ces chiffres sont sous-estimés. En 2006, Hämäläinen etal ont estimé qu’il y a eu 345000 morts au travail en 1998. La palme revenant au Maroc avec 47,8 morts pour 100000 travailleurs. Enfin, en 2007, Hämäläinen etal. ont calculé (à partir de travaux menés en 2001–2002) qu’environ 2 millions à 2,3 millions de travailleurs mourraient chaque année d’un accident du travail ou d’une maladie professionnelle à travers le monde. À titre de comparaison, en 2000, il y avait 4,2 millions de morts liés au tabac dans le monde. Les auteurs de l’étude identifient certains facteurs de risque tels

  • un travail intensif (dans les pays en développement);
  • des conditions climatiques difficiles (pays tropicaux);
  • la non connaissance du risque (pays pauvres);
  • équipements moins sophistiqués (pays en développement);
  • travail décalé et de nuit (tous);
  • maladies transmissibles (malaria, hépatites, …dans les pays pauvres);
  • une espérance de vie plus longue, laissant ainsi le temps à des maladies professionnelles de se développer (pays industrialisés).

Les gens meurent au travail et de leur travail dans une large indifférence. Il est bien évident que les pays les plus pauvres paient le plus lourd tribut en raison de conditions de travail déplorables. Dans les pays sub-sahariens l’équivalent de un millième de la population active meurt chaque année en raison du travail.

Santé au travail

Un rapport de l’European Agency for Safety and Health at Work nous éclaire sur les conditions de travail dans l’Union Européenne.

Ce sont 22% des travailleurs, dans l’UE des 27, qui disent subir le stress au travail. Dans l’UE des 15, la proportion est de 20% alors qu’elle est de 30% pour les 12 autres pays nouvellement entrés dans l’UE, illustrant que ces pays, plutôt à bas coûts, offrent des conditions de travail beaucoup moins favorables. Ceci alors que le stress au travail augmente d’environ 20% le risque de maladies cardio-vasculaires.

De la même manière le pourcentage de personnes touchées par le stress a diminué ces dernières années dans l’union des 15 alors qu’il a augmenté dans les 12 autres pays.

La baisse du stress dans certains pays peut d’ailleurs être mise en regard de la baisse du temps moyen de travail dans ces mêmes pays, laissant alors plus de temps pour d’autres activités et permettant de décompresser de ces journées de travail. Il est intéressant de voir un rapport mettre ainsi en valeur l’apport de la baisse de la durée du travail à une époque où beaucoup de politiques voudraient que les salariés travaillent plus. Au détriment de leur santé ? Pour assurer du profit?

Le manque de contrôle sur son travail est un point souligné par beaucoup de travailleurs et qui est en augmentation au travers des années. Alors que 37% des salariés ne pouvaient pas prendre une pause quand ils le désiraient dans l’UE des 15, en 1995, ils étaient 55% à ne pas avoir cette maîtrise-là en 2005.

Cela peut être dû au fait que le rythme de travail de plus en plus de personnes dépend d’une machine (en France). À cela s’ajoute l’augmentation des nuisances sonores, la dégradation de l’hygiène, le plus grand recours à un effort physique. À quoi sert donc le progrès technique s’il ne nous facilite pas le travail et s’il ne nous le rend pas plus agréable?

De même, le travail de nuit s’est considérablement développé. En France, en 2009, ils sont 3,5 millions à travailler, au moins occasionnellement la nuit. C’est un million de plus qu’en 1991. Mais là où il était souvent occasionnel, le travail de nuit devient de plus en plus habituel : la proportion des salariés pour lesquels il s’agit d’une habitude a doublé depuis 1991. Pourtant les conséquences sur la santé du travail de nuit sont loin d’être négligeables. Une augmentation des risques de cancer du sein est suspectée et le centre international de recherche sur le cancer a d’ailleurs classé le travail de nuit comme étant possiblement cancérogène, au même titre que les ultraviolets.

Mais le travail de nuit peut également être lié au risque de surpoids ou d’obésité, de maladies cardio-vasculaires et de cancer de l’endomètre chez les femmes; au risque de blessures au travail; à une diminution de la sécurité et de la productivité (dus à une moins bonne réactivité et à davantage d’erreurs, n’oublions pas que des catastrophes industrielles majeures comme Tchernobyl ou Bhopal ont eu lieu la nuit).

L’automatisation, avec un large recours aux machines, peut être un facteur explicatif dans le recours de plus en plus important au travail de nuit. Les machines ne s’arrêtant pas la nuit (leur arrêt pouvant même être coûteux), ce sont aux humains de s’adapter. Quel qu’en soit le prix?

Précarité du travail

Les mauvaises conditions de travail ne recouvrent pas uniquement la façon dont le travail se déroule mais aussi la façon dont est recruté (voire licencié) le personnel.

En France, le travail précaire (intérimaires, CDD, stages) est passé de moins de 6% au début des années 80 à plus de 12% en 2007. Par ailleurs, ce sont 5,5% des actifs, qui sont à temps partiel et qui aimeraient travailler plus. Soit 1,25 million de personnes qui sont en chômage partiel. Enfin il y a entre 1 et 2 millions de travailleurs, en France, qui vivent sous le seuil de pauvreté. Bien que ces personnes travaillent et touchent éventuellement des allocations de l’État, cela ne leur permet pas de sortir de la pauvreté.

Que peut-on tirer des ces différents faits? Les entreprises préfèrent recruter des salariés précaires, qui ne sont pas liés de manière définitive à l’entreprise et dont il est plus facile de se débarrasser. Notons que cette « flexibilisation » du travail n’a été possible qu’avec l’assentiment du législateur, au nom de la nécessité d’avoir de la croissance pour faire baisser le chômage. Le travail précaire est également un bon moyen d’avoir une main d’uvre corvéable à merci (ces travailleurs sont très faiblement syndiqués: les CDD sont deux fois moins syndiqués que les CDI et les intérimaires sept fois moins), dévouée dans le vain espoir de décrocher un jour un CDI et, dans le cas des stagiaires, à très bas coût.

Certaines entreprises n’hésitent pas à licencier quand il s’agit de faire encore plus de bénéfice. On a pu voir dans l’actualité l’exemple de Continental à Clairoix, ou encore l’exemple des Samsonite à Hénin-Beaumont. Dans ce dernier cas, Samsonite a fermé son usine et l’a revendue à des repreneurs dont le plan de reprise était bancal. Bilan : Samsonite a économisé un plan de licenciement en revendant son usine à des repreneurs peu crédibles et ce sont les repreneurs qui ont organisé le plan de licenciement. Dans ce dernier cas l’entreprise avait beaucoup moins d’obligation que si Samsonite avait elle même procédé au plan de licenciement, ce qui justifie ainsi l’intérêt de la manoeuvre pour Samsonite.

Prochaine partie sur la pollution de l’extraction d’énergie.

Mises à jour

  1. 28/04/2013  : Effondrement d’un immeuble d’ateliers de vêtements au Bangladesh, 376 morts.
  1. Incluant les personnes qui travaillent pour les sous-traitants à travers le monde, y compris ceux exploités dans des usines à l’autre bout du monde. []

2 comments for “Profit à tout prix (1) : dégâts sur l’emploi

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