Profit à tout prix (5) : l’industrie du tabac

L’industrie du tabac est un exemple particulièrement frappant et mondialement connu du peu d’intérêt des multinationales pour la santé des consommateurs ainsi que de leur propension à mentir. Le tabac est une des substances les plus addictives au monde : 74% des fumeurs aimeraient arrêter de fumer et 70% ont déjà essayé. L’industrie du tabac dans son ensemble a camouflé l’existence de preuves montrant la nocivité du tabac sur la santé et les pouvoirs publics ont tardé à prendre des décisions encadrant sévèrement la publicité et la consommation de tabac. Ce n’est que dernièrement que différents pays ont adopté des lois pour interdire la consommation de tabac dans des lieux publics, suivant une convention de l’organisation mondiale de la santé.

Addiction — CC BY NC SA brianjmatis — Flickr

Addiction — CC BY NC SA brianjmatis — Flickr

Pendant des dizaines d’années ces industriels ont pu vendre des produits dont ils savaient pertinemment qu’ils étaient nocifs pour la santé de leurs consommateurs. En 1962, des cigarettiers signent un accord pour « éviter l’utilisation, directe ou implicite, des mots “goudron”, “nicotine” ou autres composants du tabac qui peuvent avoir des connotations similaires, dans tout matériel publicitaire ou tout emballage, document ou autre support de communication, destiné à l’usage ou à l’information du public »1 En 1996, l’industrie continue à nier le tabagisme passif, les effets de la fumée de cigarettes sur les non fumeurs. Ce document résume à merveille l’intense campagne de désinformation sur le sujet, menée par l’industrie du tabac pendant près d’une trentaine d’années. Des documents de l’industrie du tabac révélés il y a quelques années, montrent pourtant que British American Tobacco (BAT) a été l’un des premiers à mettre en évidence (de manière interne à l’entreprise) la possible nocivité de la fumée de cigarettes. En 1978, BAT écrivait « La [présence de nitrosamines dans la fumée] est une menace à l’opinion couramment admise par les autorités que le tabagisme passif ne constitue pas un risque direct. ». Cela n’empêche pas Philip Morris de diffuser une publicité dans le journal Le Monde le 6 juin 1996 : « La fumée de tabac dans l’air ambiant représente-t-elle un risque significatif pour la santé de ceux qui ont choisi de ne pas fumer ? Si l’on considère l’ensemble des éléments, nous disons que non. »2. En 1994, les sept présidents d’industrie du tabac n’avaient pas hésité à nier le côté addictif du tabac devant une commission parlementaire étatsunienne. Pourtant dès 1963, Brown & Williamson était, toujours en interne, très lucide sur l’addiction due au tabac : « La nicotine est addictive. Nous faisons donc le métier de vendre de la nicotine, drogue addictive efficace dans le relâchement des mécanismes du stress ». Dans les années 1980, le danger du tabac ne faisait aucun doute… dans les mémos internes.

Offre spéciale : mort — CC BY NC Thomas Hawk — Flickr

Offre spéciale : mort — CC BY NC Thomas Hawk — Flickr

Il ne faut pas croire qu’il s’agissait d’une erreur de jeunesse et que, désormais, ce genre de pratique serait simplement inimaginable. En République tchèque, par exemple, l’industrie du tabac a mené un intense lobbying pour éviter une augmentation des taxes ou que celle-ci soit la plus progressive possible. Leur souci n’est donc évidemment pas la santé de leur consommateur mais leur profit. D’autant plus que ces compagnies en ont profité pour y augmenter leur prix !

L’industrie du tabac continue à mener des campagnes marketing visant à séduire des publics jeunes (tabac aromatisé, cigarettes fines, accessoires, …). Si la publicité « classique » est le plus souvent interdite, cela n’empêche pas l’industrie du tabac de passer par d’autres canaux (films, points de vente, internet, festivals, …). Les cadeaux promotionnels sont un des éléments qui peut ensuite amener un adolescent à plus facilement accepter une cigarette. En dépit de l’interdiction de la publicité, Old Joe, le dromadaire de la marque Camel, est aussi bien reconnu par les enfants de 6 ans que Mickey Mouse. L’organisation mondiale de la santé a publié en 2009 un rapport illustrant les interférences de l’industrie du tabac contre les politiques anti-tabac (lobbying, marketing, activités philanthropiques, …). Dans de nombreux pays d’Afrique, l’industrie du tabac mène d’intenses campagnes marketing pour inciter les jeunes à fumer et propose même des paquets enfants, de plus petite taille, ou des cigarettes à l’unité.

L’industrie du tabac finance même des campagnes anti-tabac dans les écoles, mais ces campagnes sont très légères et ne vont pas au fond du problème. L’intérêt pour l’industrie est tout autre. Ces campagnes ne dissuadent pas les enfants de fumer, mais celles à destination des adultes, elles, continuent à les encourager. En outre, en Chine, l’industrie du tabac continue de mettre en doute les risques du tabac pour la santé. À tel point que deux chinoises sur trois pensent que fumer est inoffensif3.

Pour conclure, laissons la parole au directeur des affaires publiques de Rothmans, en 1988, J. Sweeney : « Notre travail est de faire plaisir à nos actionnaires. Nous sommes tout à fait persuadés que, si personne n’a entendu parler de cigarettes à Tombouctou, une affiche Rothmans sur un panneau ne signifiera rien. Tous ce que nous faisons, c’est de répondre à une demande. ». Faire plaisir aux actionnaires ? Conséquences : 100 millions de morts au XXè siècle. La valeur d’une vie, du point de vue de ces actionnaires ? 10 000$.

Avertissement — CC BY NC  lightsight — Flickr

Avertissement — CC BY NC lightsight — Flickr

Prochaine partie sur… l’optimisation et la fraude fiscale. À suivre…

Mises à jour

  • 16/02/2014 : Ajout d’un article de Courrier International sur la situation en Afrique.
  1. Issu de l’excellent livre sur le sujet de Gérard Dubois. Le rideau de fumée. L’épreuve des faits. Seuil 2003. (p. 62–63) []
  2. Issu du livre de G. Dubois, p. 92–93. []
  3. Livre de G. Dubois, p. 189 []

2 comments for “Profit à tout prix (5) : l’industrie du tabac

  1. Sabrina
    10/06/2013 at 10:06

    Le tabac est l’une des pires calamités qu’a pu subir l’humanité et même avec la prévention qui est faite, il persiste à provoquer de graves ravages. La hausse de son prix est la meilleure technique qu’on connaisse aujourd’hui afin de faire diminuer le nombre d’adeptes du tabac. Cet article analyse comment en France le prix du paquet de cigarettes a triplé en l’espace de 2 décennies :
    http://www.breizh-e-cig.fr/article-17–l-evolution-du-prix-des-cigarettes.html
    Avec les 70 000 morts que le tabac entraîne en France tous les ans, j’estime qu’il faut encourager ces campagnes qui sont portées par le gouvernement.

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