Glyphosate : sous-estimation aiguë de notre exposition chronique

L’urine de certaines personnes a récemment défrayé la chronique. Le taux de glyphosate qui s’y trouve, et la fiabilité des tests, a soulevé de nombreux débats. Mais peu importe, nous disait-on, quoi qu’il en soit les niveaux détectés seraient très loin de représenter un risque pour la santé humaine. Cette affirmation péremptoire reposait sur une évaluation lacunaire de l’EFSA, désormais remise en cause par une étude récente.

Reprenons. Le glyphosate détecté dans l’urine est une preuve évidente de notre exposition au glyphosate. Toute la question est ensuite de savoir à quel niveau d’exposition correspond une certaine concentration dans les urines. Car tout le glyphosate ingéré via l’alimentation ne se retrouve pas dans l’urine. Au contraire, une grande partie sera présente dans les selles. Une fois la part allant dans les urines connue, il est facile d’en déduire la quantité de glyphosate ingérée et de la comparer à la dose considérée par les autorités sanitaires comme admissible (la DJA : dose journalière admissible).

Prenons un exemple : imaginons que nous détections 1µg/L de glyphosate dans les urines. L’EFSA considère, de manière prudente (c’est-à-dire quitte à surestimer un peu notre exposition), que nous produisons 2L d’urine par jour. Un tel niveau correspond donc à 2µg de glyphosate par jour dans les urines. Si on considère que 10% du glyphosate ingéré se retrouve dans les urines, ces 2µg ne représentent donc que 10% du total ingéré, la personne en avait donc ingéré 20µg. La dose admissible de glyphosate est, selon l’EFSA, de 0,5 mg/kg. Donc une personne de 60kg peut ingérer 60×0,5mg de glyphosate soit 30mg de glyphosate par jour, ou bien 30 000 µg. Très loin donc des 20µg ingérés que nous avons calculé. Mais nous avons considéré que 10% du glyphosate ingéré était présent dans les urines. Bien entendu si on fait évoluer cette valeur, le résultat pourrait être très différent.

L’EFSA et le juste milieu pifométrique

L’EFSA considère que le pourcentage de glyphosate passant dans les urines est de 20%. De quoi être rassurés, donc, puisque c’est proche de l’exemple que je viens de prendre. Cela pourrait être rassurant… si on ne se penchait pas sur la façon dont l’EFSA a abouti à cette conclusion. Car il s’agit d’un exemple frappant de travail n’ayant rien de scientifique.

Voyons le rapport de l’EFSA, un colosse de plusieurs milliers de pages. Seule une petite partie traite de l’absorption du glyphosate. Les tableaux 2.6-1a et 2.6-1b donnent une liste d’études confidentielles de l’industrie ayant travaillé sur ces sujets1.

Extrait d’un tableau du rapport de l’EFSA. Il est question d’une étude confidentielle (les auteurs ne sont pas connus). Les résultats sont donnés : nous retrouvons par exemple 22,5% du glyphosate dans les urines chez les rats mâles ayant reçu 10mg/kg de glyphosate.

À partir de cette petite dizaine d’études confidentielles réalisées par l’industrie (Syngenta, Monsanto, Arysta, …) l’EFSA révise sa précédente estimation du pourcentage de glyphosate se retrouvant dans les urines. Auparavant elle l’avait estimé à 30%. Elle considère désormais que la valeur de 20% est plus appropriée. Pourquoi ? Car cette valeur se situe « bien au milieu » des pourcentages trouvés par les différentes études2.

Une telle analyse a de quoi faire le lever le sourcil, voire provoquer la syncope de cohortes de statisticiens : d’une part on se retrouve magiquement dans les deux cas avec des pourcentages parfaitement ronds (30% et 20%) mais en plus de cela la méthode de calcul est celle du « bien au milieu ». Non, nous ne sommes pas en train de parler du calcul d’une médiane, mais bien d’un calcul pifométrique, nulle part justifié.

Une approche scientifique ne se serait pas contentée d’une seule valeur magique mais aurait calculé une moyenne ainsi qu’une marge d’erreur autour de cette moyenne. Par exemple une moyenne de 17,25% avec une marge d’erreur qui situe en fait la moyenne entre 1,83% et 63,12% (ces exemples sont complètement fictifs). C’est le processus habituel de tout travail scientifique cherchant à compiler des résultats numériques de plusieurs études (des méta-analyses). Rien de cela ici. Cela n’étonnera pas mes lecteurs les plus assidus, puisque j’avais expliqué que le travail des agences n’est pas (que) scientifique.

Non seulement il n’y a pas de calcul sérieux du pourcentage moyen de glyphosate passant dans les urines, ni de la dispersion par rapport à cette moyenne, mais il n’y a pas non plus d’analyse critique des résultats. Ceux-ci sont pris pour argent comptant, bien que provenant d’études confidentielles de l’industrie, n’ayant pas été relues par les pairs. Dans une telle situation des scientifiques devraient entre autres vérifier que les différentes études sont cohérentes entre elles. Il existe des méthodes statistiques pour vérifier que les études ne divergent pas trop, ainsi que pour vérifier que les industriels n’ont pas fait part que des résultats qui les arrangeaient. Cela n’a pas été mis en œuvre. La foi de l’EFSA envers ces résultats semble totale.

L’EFSA affirme donc que 20% du glyphosate finit dans les urines sans qu’un quelconque calcul sérieux vienne le justifier. Ajoutons à cela que ce 20% porte sur des rats. Or l’appareil digestif humain et du rat ne sont pas vraiment équivalents. Considérer que l’absorption du glyphosate serait exactement la même entre les deux espèces nécessiterait, dans un travail scientifique sérieux, des éléments de preuve. L’EFSA s’en dispense.

L’EFSA va même jusqu’à affirmer que partir du principe que 20% du glyphosate ingéré se retrouve dans les urines est une hypothèse « prudente »3. Cela n’est toujours pas justifié et même en contradiction avec son affirmation initiale que ce pourcentage se retrouvait « bien au milieu » des résultats des différentes études confidentielles. En effet, les réglementations doivent permettre de protéger tout le monde : si elles s’établissent sur la base d’expositions médianes4, la moitié de la population sera exposée à une dose supérieure. L’EFSA, si elle adoptait une hypothèse prudente, devrait prendre en compte les résultats montrant les plus faibles pourcentages de passage du glyphosate dans les urines5. Il se trouve en fait que l’EFSA, avec son 20% est très loin du compte.

20% du glyphosate finit dans les urines ? Un résultat loin du compte

Une récente étude s’est intéressée chez les humains, et non chez les rats, à la proportion de glyphosate qui finit dans les urines. Pour cela ils n’ont pas administré du glyphosate à siroter au petit-déjeuner, mais ont proposé des falafels maison, à base de farine de pois chiche6. Quel rapport avec le glyphosate ? La farine, du commerce, contenait des résidus de glyphosate en quantité connue. En connaissant le quantité de farine utilisée on en déduit donc la quantité de glyphosate dans le plat et donc la quantité de glyphosate ingérée par les cobayes.

Ensuite les urines des cobayes sont récoltées pendant 2 jours afin de contrôler les taux de glyphosate qu’on y a retrouvé. Afin d’éviter de biaiser les résultats, il était demandé aux cobayes, dans les deux jours précédant la consommation des falafels, de suivre un régime composé d’aliments connus pour avoir de très faibles taux de glyphosate. L’hypothèse est donc que le glyphosate mesuré dans les urines vient exclusivement des falafels consommés dont on connaît la quantité de glyphosate.

L’étude a été conduite sur 12 participants (dont 6 femmes). Voici le pourcentage de glyphosate qui a été retrouvé dans les urines, par rapport à la dose initialement ingérée dans les falafels.

Pourcentage total du glyphosate retrouvé dans les urines au cours du temps, après la consommation de falafels, par rapport à la dose de glyphosate initialement présente dans les falafels. Graphique issu de l’étude de Zoller et ses collègues (2020).

Dans cette étude le pourcentage de glyphosate retrouvé dans les urines va de 0,57% à 1,68%. Certes cette étude est faite sur relativement peu de personnes, mais les résultats sont en tout état de cause très très loin des 20% pris en compte par l’EFSA. N’oublions pas non plus que les pourcentages identifiés par cette étude sont encore probablement une sur-estimation puisqu’il est impossible d’exclure la consommation de résidus de glyphosate, via d’autres sources, juste avant l’expérience.

Des taux de glyphosate dans les urines pas si rassurants

Partons d’une hypothèse prudente et retenons que 0,5% du glyphosate ingéré passe dans les urines. Le calcul fait en début d’article, pour un taux de glyphosate dans les urines de 1µg/L (ce qui n’est pas rare), ne donne plus 20µg de glyphosate initialement ingéré mais… 20 fois plus, soit 400µg.

Certes, c’est encore loin des 30 000µg admis pour une personne de 60kg (1,3%). Néanmoins en faisant des hypothèses un peu moins favorables on pourrait facilement arriver à une dose qui serait supérieure à 10% de la limite journalière admissible7. Mais surtout il ne faut pas oublier que cette valeur journalière limite est également issue des calculs de l’EFSA, qui rejette notamment tout danger génotoxique ou cancérigène du glyphosate. Or de nombreuses études académiques identifient un risque génotoxique dû à l’exposition au glyphosate, ce que ne montrent pas les études industrielles privilégiées par les agences sanitaires comme l’a montré Benbrook. Si le risque est minimisé, alors la dose maximale autorisée risque d’être trop élevée.

Enfin on ne parle ici que de l’exposition à un seul pesticide, mais ce qui importe ce sont les effets du cocktail de pesticides dans le corps humain. De tels effets sont pour le moment largement méconnus. Lors d’un séminaire d’experts dans le cadre de la prise en compte de ces effets dans le règlement REACH, la proposition de corriger les valeurs limites d’exposition par un facteur constant semblait plutôt acceptée. L’ampleur du facteur envisagé illustre les incertitudes puisqu’ont été évoqués des facteurs de 3, 10 voire 100. Cela signifie qu’il faudrait diviser les doses journalières admissibles par un tel facteur. Cela donnerait, pour le glyphosate sur notre personne de 50kg, une limite qui passerait à 10 000µg, 3 000µg ou 300 µg selon le facteur choisi (soit moins que la dose calculée pour 1µg/L de glyphosate dans les urines).

Finalement, alors que certains articles glosaient sur le caractère rassurant des concentrations de glyphosate retrouvées dans les urines, on se rend compte que de telles conclusions reposaient sur un calcul pifométrique de l’EFSA. La prise en compte de la proportion de glyphosate qui passe dans les urines humaines et ajuster par un facteur de correction pour l’exposition à de multiples substances rend les taux de glyphosate couramment rencontrés dans les urines bien plus proches des limites réglementaires qu’initialement affirmé. C’est une autre illustration des limites de l’évaluation réglementaire : valeurs sorties du chapeau, manque d’analyse critique, non prise en compte d’éléments pourtant largement discutés dans la littérature scientifique.


  1. Ce tableau est d’ailleurs lui-même issu du rapport soumis par les industriels (table 5.1-2), Monsanto en tête []
  2. « In the past, an oral absorption rate of around 30% was estimated, based mainly on studies by XXX and XXX […] 20% is proposed as an appropriate estimate of oral absorption that is well in the middle of the percentage of urinary excretion in the various studies. », section 2.6.2, volume 1 []
  3. En partie 2.6.11 du volume 1 du rapport de l’EFSA []
  4. ce qui n’est pas le cas ici : on ne connait toujours pas la méthode de calcul « bien au milieu » []
  5. Pour une même dose dans les urines, plus le pourcentage de passage dans les urines est faible, plus la dose initialement ingérée est importante []
  6. Pour les personnes intéressées les auteurs donnent la recette : 220g de farine de pois chiche, 1 cc de cumin, 2cc de persil haché, 1 échalote hachée, 2 gousses d’ail hachées, 1cc de sel, 220mL d’eau chaude, 1cs d’huile d’olive, 1cc de jus de citron. Mélanger le tout dans une pâte, laisser reposer quelques minutes et faire frire dans une poêle avec un peu d’huile d’olive. Pour votre consommation personnelle la présence de glyphosate dans la farine n’est pas indispensable []
  7. Par exemple en prenant une concentration de 2µg/L de glyphosate pour une personne qui ne verrait que 0,1% du glyphosate ingéré passer dans les urines []

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