Les fake news de Bronner

Gérald Bronner, sociologue préféré des médias, s’est retrouvé propulsé par Macron à la tête d’une commission sobrement intitulée « Les Lumières à l’ère du numérique ». Or ce sociologue s’est déjà illustré par des propos à l’emporte-pièces, sans vérification, et par sa méthodologie peu rigoureuse. La sortie de son livre en janvier dernier à été l’occasion pour lui de multiples apparitions médiatiques ou de donner des conférences grand public. Le même manque de rigueur continue à émailler ses propos. On voit mal comment une personne aussi prompte à diffuser des informations non étayées ou trompeuses pourrait éclairer d’une manière pertinente sur la diffusion des fake news (sans parler de la composition de la dite commission).

Son livre (que je n’ai pas lu1, car le manque de sérieux de La démocratie des crédules m’avait suffi) semble reposer sur deux constats de base, que Bronner présente dans ses interventions publiques comme deux « bonnes nouvelles ». Il s’agit à la fois de la multiplication de notre temps libre et de la multiplication de la quantité d’information produite. Or dans les deux cas, Bronner use de grosses exagérations.

La multiplication de notre temps libre depuis 1800

Bronner l’affirme à de multiples reprises2, dès qu’il a l’occasion de parler son livre : notre temps libre aurait été multiplié par 8 depuis 1800. Il a néanmoins la prudence d’ajouter qu’il s’agit d’une « approximation », grossière serais-je tenté de compléter.

Représentation de l’évolution du temps libre entre 1900 et 2020 d’après les propres calculs de Gérald Bronner.
© Gérald Bronner

Il cite diverses raisons à cette augmentation du temps libre : progrès de la médecine, augmentation de la productivité, droit du travail. Selon Bronner, nous passerions de 2 ans de « cerveau disponible » par personne en 1800 à près de 17 ans en 2020. Nous ne connaîtrons rien de la méthodologie qui lui permet de donner ces chiffres, seule une énigmatique citation est fournie : Mermet (2012), qui pourrait correspondre à ce livre, dont la première édition avait été fraîchement accueillie. Mermet est souvent présenté comme sociologue, mais en fait il ne semble pas avoir de doctorat ni d’activité de recherche dans le domaine. Il a publié de nombreux ouvrages mais aucun dans une maison d’édition universitaire et il n’a pas non plus publié d’articles de recherche en sociologie. Le pedigree de la source de Bronner suscite donc des interrogations.

Bronner compare des personnes de 1800 à des personnes de 2020. Or une différence flagrante est leur espérance de vie. Quand, en 1816, un quart de la population mourait avant 4 ans, est-il surprenant d’avoir un temps de cerveau disponible « par personne » inférieur en 1800 ? À la place on pourrait donc regarder le nombre d’heures de « cerveau disponible » par jour vécu3 : cela ferait donc 1,2h/jour en 1800, 1,6h/jour en 1900 contre 4,7h/jour en 2020. On est donc en fait sur une multiplication par 4 plutôt qu’une multiplication par 8 en deux siècles.

Mais cette comparaison n’est pas idéale non plus : on part ici du principe que toute année vécue amène la même quantité de temps libre, alors qu’évidemment la retraite est plus favorable à du temps libre que les périodes d’activité professionnelle. Par exemple les enquêtes de l’Insee montrent que les retraités ont environ 6h30 de temps libre par jour, contre 3h50 pour les salariés. Or comme il y a en France 20% de la population qui est retraitée, avec une espérance de 24 ans de vie à la retraite, cela constitue 6,5 ans de temps libre à la retraite.

Il est indiscutable que le temps libre a augmenté depuis 1800. Ne disposant pas des éléments précis ayant permis à Bronner d’aboutir à ces chiffres, il est difficile de donner une estimation plus précise que la sienne. En revanche les éléments ci-dessus m’amènent à penser qu’ils sont probablement exagérés, sans parler du temps libre forcé que ces chiffres intègrent également mais qui ne sont pas désirables (les millions de personnes au chômage ou en activité partielle qui voudraient travailler plus).

Au-delà de ces chiffres, se pose le problème de l’argumentaire développé à partir de ceux-ci. Bronner utilise la courbe ci-dessus pour affirmer que nous avons une croissance « géométrique », c’est-à-dire exponentielle. Cette courbe est particulièrement trompeuse. Non seulement parce qu’elle inclut également l’augmentation de l’espérance de vie, comme discuté précédemment, mais aussi car elle inclut l’augmentation de la population. De plus il est impossible de déduire une croissance géométrique à partir d’une courbe à 3 points. Il va même plus loin puisque la flèche qu’il dessine sur la courbe laisse penser que la tendance va se poursuivre, ce qui n’est jamais étayé.

Or en s’appuyant sur les enquêtes Insee, Cécile Brousse montre que les raisons de l’augmentation du temps libre entre 1974 et 2010 sont bien connues : majoritairement l’augmentation du nombre de personnes retraitées, l’augmentation du chômage et de la durée des études. Globalement nous avons 1,3h de loisir en plus par jour depuis 1974. Les enquêtes INSEE nous donnent 5,2h de temps de loisir par jour en 2010, contre 3,9h en 1974. On voit que ces chiffres diffèrent substantiellement de ceux calculés par à partir des éléments donnés par Bronner. Nous serions donc passés de 1,6h/jour en 1900 à 3,9h en 1974, soit une augmentation de 1,21% par an, puis à 5,2h en 2010 soit une augmentation de 0,80% par an depuis 1974. Nous ne sommes donc pas sur une progression exponentielle, sinon le taux de croissance n’aurait pas changé, contrairement à ce que cherche à faire croire Bronner.

C’est aussi ce que dit Cécile Brousse : « La croissance du temps libre s’est poursuivie après le milieu des années quatre‑vingt mais à un rythme plus lent et a été portée pour l’essentiel par la hausse des temps de déplacements liés aux loisirs, ce qui confirme en partie la thèse d’une pause dans + la civilisation des loisirs + ». D’autre part elle note que les 3/4 du temps libre gagné par les hommes et la moitié du temps libre gagné par les femmes a été passé à regarder la télévision. Hé oui, ce n’est pas l’arrivée des smartphones ou des réseaux sociaux qui nous auraient scotché aux écrans. Nous l’étions déjà.

Une multiplication de la quantité d’information produite

L’autre fait, qui selon Bronner est une bonne nouvelle, est la multiplication de la quantité d’information produite. Là aussi le fait est indéniable, mais Bronner l’exagère et effectue des comparaisons non pertinentes pour justifier sa thèse.

Il disait déjà dans La démocratie des crédules :

Des chercheurs ont ainsi affirmé que l’information produite sur notre planète en cinq ans, au tournant du XXIe siècle, a été quantitativement supérieure à l’ensemble de l’information imprimée depuis Gutenberg

Gérald Bronner, dans La démocratie des crédules

Une sibylline citation « Voir Autret (2002) » servait à justifier le propos. Je n’ai pas réussi à trouver une telle source à la fois dans la littérature académique (il est pourtant fait référence à « des chercheurs ») ni dans la presse. Toute aide à ce sujet est la bienvenue ! En revanche on trouve une source disant qu’on ne sera jamais capable d’estimer précisément la quantité d’information imprimée depuis le XVè siècle car une grande quantité a été détruite.

Pourquoi chercher une source à une comparaison anodine qui paraît crédible ? Car la comparaison est pour le moins étonnante ! Comment compare-t-on une quantité d’information imprimée à une information numérique ? Prenons un exemple : les vidéos. Elles n’étaient évidemment pas imprimées et cela représente désormais une quantité importante de l’information numérique. Plus que l’affirmation elle-même, qui n’a finalement que peu d’intérêt, cela illustre le peu de sérieux de Bronner à glaner n’importe quelle information du moment qu’elle conforte son propos.

Mais dans Apocalypse cognitive, il va plus loin !

90% des informations disponibles dans le monde ont été rédigées dans les deux dernières années

Gérald Bronner, dans Apocalypse cognitive

L’information n’est pas sourcée mais elle est fausse. On trouve de nombreuses sources à cette « information ». La première semble être IBM dans un article… de 2011 mais on la retrouve aussi en 2013, en 2018 et donc à nouveau en 2021 dans le livre de notre pourfendeur des crédules qui relaient des fake news. Si en théorie rien n’empêche que cette information soit vraie à la fois en 2011, en 2013, en 2018 et en 2021, cela semble néanmoins plus probable qu’il s’agisse d’une information peut-être vraie à un moment donné qui continue à se diffuser sans souci pour le moment sur lequel elle portait.

Étonnamment, Bronner, plutôt que de parler d’information créée parle d’information « rédigée ». Or cela fait une différence. Si on rédige un article, un tweet ou un commentaire, on ne rédige pas une photo ou une vidéo qui constituent pourtant la plus grande portion de l’information numérique créée. À l’inverse dans ses conférences il parle plutôt d’information produite4. Si inexactitude il y a on aurait plutôt pensé à une conférence où le terme employé dans le feu de l’action n’est pas forcément le plus pertinent. À l’inverse, l’écriture d’un livre devrait laisser le temps à Bronner de choisir le terme approprié. Or ici parler d’information rédigée est trompeur.

Au-delà de cette question sémantique et sur la véracité de l’information, se pose la question (à mon avis plus pertinente) de l’intérêt de cette information. Si la quantité d’information produite est sans doute importante pour les personnes ayant à en gérer le stockage ou le transfert, elle est de peu de pertinence si on s’intéresse à l’information qui nous est disponible.

On mélange en fait ici deux concepts : l’information à laquelle, humains, nous pouvons accéder et l’information stockée numériquement. La deuxième peut être quantifiée en nombre d’octets tandis que la première est difficilement quantifiable. Or le nombre d’octets n’est d’aucune aide pour mesurer la quantité d’information à laquelle nous avons accès. Par exemple le livre de Bronner, La démocratie des crédules, peut-être stocké dans un fichier PDF de 1,4 millions d’octets. La photo ci-dessous, en pleine résolution, en a quasiment deux fois plus. Bronner pense-t-il que cette photo est bien plus informative que son propre livre ?

Photo de Alvesgaspar sur Wikimedia Commons (licence libre CC-BY-SA)

De même, un film en basse résolution contiendra environ 10 fois moins d’octets que le même film en résolution 4K. Dirait-on que la deuxième version est 10 fois plus informative ? On voit que là encore Bronner se soucie peu de la pertinence de ces chiffres. Ils lui permettent d’accréditer son propos, c’est semble-t-il ce qui lui importe le plus.

Bronner utilise ces deux faits qui lui semblent fondamentaux (multiplication du temps libre et de l’information disponible) pour prétendre que notre temps de cerveau disponible serait assailli par des informations et que nous donnerions la part belle aux informations qui flattent nos instincts primitifs, notamment la colère.

La colère susciterait particulièrement notre intérêt

Pour corroborer son affirmation, Bronner va se pencher sur un outil qu’il affectionne : Google Trends. Cet outil permet d’observer l’intérêt relatif des recherches sur un terme particulier. Une limite évidente est que rien n’indique la motivation à rechercher de tels termes. Par exemple dans son livre La démocratie des crédules, Bronner montrait l’évolution de la recherche sur illuminati, et affirmait qu’il s’agissait d’un « marqueur de l’imaginaire conspirationniste ». Pourtant rien ne permet de savoir ce qui motive à rechercher un terme particulier dans un moteur de recherche. Le passage du terme dans la culture populaire ne devrait pas être négligé dans un travail sérieux.

Désormais Bronner utilise Google Trends pour regarder à quel moment diverses personnalités publiques ont suscité le plus de recherches. Comme par hasard pour les trois cas qu’il présente (Booba, Finkielkraut, Valls) le pic des recherches s’est produit, selon Bronner, lors d’un événement de violences dans lequel ils étaient impliqués. Là aussi rien ne dit que ce soit la conflictualité qui motive les recherches, mais cela peut être des recherches pour connaître les réactions des concernés ou du personnel politique.

Concentrons-nous sur le cas de Valls, dont Bronner affirme que le pic des recherches correspond au moment où il a été giflé en public, le 17 janvier 2017. Ce cas a été étudié en détail par Bunker D qui relève notamment que le pic de recherche était atteint non pas au moment de cette gifle, mais lorsque Valls est devenu premier ministre, ce que Bronner avait dissimulé sur le graphique qu’il reproduit dans son livre.

Graphique issu de Apocalypse cognitive. Étonnamment le graphique ne débute qu’en 2015 alors que Valls a été nommé premier ministre en 2014. © Gérald Bronner

De plus le graphique qu’il choisit est trompeur : il s’agit d’un cumul hebdomadaire. Or la gifle a eu lieu la même semaine que le 1er tour de la primaire de la gauche lors duquel Valls a été éliminé. En regardant de manière quotidienne le pic de la gifle est alors dépassé par le 2è tour des législatives de 2017, où Valls a été élu député.

En réaction à cette gifle, Valls a annoncé, le lendemain, porter plainte et l’auteur de la gifle a été condamné dans la foulée, en comparution immédiate. Là, les limites de Google trends se font sentir. Comment savoir si les recherches ont été motivées par l’attrait de la gifle, par la réaction de Valls ou par la condamnation de l’auteur de la gifle ? En fait probablement tout cela, ce qui amoindrit la thèse de Bronner.

Les articles les plus partagés sur Le Monde tendent à montrer que à la fois la gifle, et le dépôt de plainte de Valls ont suscité de l’intérêt. Il ne faut donc pas négliger ce deuxième aspect dans les recherches et on ne peut pas résumer ces recherches au seul intérêt pour la violence.

D’autre part Bronner cherche à dépolitiser l’événement5, afin qu’on ne puisse pas prétendre que c’est son aspect politique qui a engendré l’intérêt des internautes. Or c’est mettre de côté un peu rapidement le contexte politique. La gifle a eu lieu seulement quelques jours avant le premier tour des primaires de la gauche, auxquelles Valls était candidat. Cela contribue très probablement à susciter plus d’intérêt pour cet événement. Par exemple l’enfarinage de Valls un mois plus tôt n’avait pas déchaîné les passions, mais l’événement n’avait pas non plus été filmé.

Au delà de ces aspects il est également normal qu’une gifle suscite plus d’intérêts qu’une proposition politique ou un discours, même important, d’un premier ministre. Tout le monde, petit ou grand, est capable de comprendre une gifle alors que le nombre de personnes intéressées par les discours d’un premier ministre est plus limité. C’est a fortiori vrai pour des personnalités moins importantes qu’un premier ministre (comme Booba ou Finkielkraut), les déclarations quotidiennes ou les œuvres de ces personnalités ne vont intéresser qu’une petite partie de la population.

À nouveau cela pose une question sur la méthode de Bronner : pourquoi avoir choisi Booba, Finkielkraut et Valls ? Sur quels critères ? N’aurait-il pas fait en sorte de sélectionner les exemples qui allaient conforter son propos ?

À l’inverse on pourrait faire un choix plus systématique : celui des derniers présidents de la République. À quels moments les noms de Sarkozy, Hollande ou Macron ont-ils été recherchés ? Une petite recherche sur Google Trends nous permet de le savoir.

Ces trois graphiques dépeignent une réalité assez différente de celle que tente de nous vendre Bronner. D’une part, et sans surprise, ce sont les élections présidentielles (victorieuses ou non) qui engendrent le plus de recherches. Pour les trois présidents, c’est à ces occasions que les pics de recherche sont atteints.

Ensuite, pour Sarkozy et Hollande, ce sont des événements familiaux (nouvelle compagne, séparation, naissance) qui suscitent le plus de recherches. On est assez loin de la représentation que dresse Bronner d’internautes mus par leurs pulsions de violence. On peut regretter le fait que ce soit des événements peu politiques qui suscitent plus d’engouement mais, à nouveau, ce type d’événements est accessible à tout le monde, ce qui n’est pas le cas pour des événements politiques. En terme de violences, l’enfarinage de François Hollande n’a suscité que peu d’intérêt. Concernant Sarkozy, lorsqu’il a violemment été saisi par la veste, cela a suscité à peu près autant d’intérêt que son hospitalisation. En revanche sa célèbre phrase « Casse toi pov’ con » a engendré pas mal de recherches. Mais il serait réducteur de prétendre que ce n’est que l’agressivité de la scène qui a engendré ces recherches. L’émetteur (un président en activité) et ce que cela dit sur lui n’est probablement pas étranger à l’importance qu’a eue cette phrase.

La gifle reçue par Macron a, elle, engendré moins de recherches que ses annonces consécutives au mouvement des gilets jaunes. Et dans l’ensemble des recherches qu’on véhiculé ces présidents, les moments de violence ne représentent qu’une toute petite minorité. C’est cette toute petite quantité sur laquelle Bronner choisit de braquer le projecteur afin de prétendre que nous serions happés par de tels contenus.

Bronner cherchait à montrer que nous sommes intéressés par la violence ou la colère. Il a en fait échoué à le montrer. Nous pourrions néanmoins essayer de prendre d’autres mesures pour vérifier si elles corroborent ses affirmations. La consultation des articles les plus lus en 2018 sur lemonde.fr ne fait pas particulièrement re-sortir la violence. Si un qualificatif devait servir à résumer le sentiment qui peut être ressenti à la lecture de la plupart des articles, ce serait plutôt celui de l’indignation. D’autre part en regardant les articles le plus consultés sur Wikipedia en 2019, nous pouvons également constater que nous semblons loin de passer notre « temps de cerveau disponible » à consommer de la violence et de la colère.

La faute aux réseaux sociaux ?

Gérald Bronner étrille les réseaux sociaux qui seraient responsables de cette démultiplication des informations et qui nous proposeraient des contenus satisfaisant nos pulsions ancestrales. Commençons par rappeler que le temps libre a particulièrement augmenté grâce à l’allongement de la durée de vie. Or les retraités ne sont pas particulièrement friands des réseaux sociaux.

Il prétend par exemple que c’est grâce aux réseaux sociaux que Trump a pu être élu président des États-Unis d’Amérique en 2016 : « avant de remporter la bataille de la conviction, il faut gagner celle de l’attention. Il n’était pas le favori des sondages en 2016 mais il était celui des réseaux sociaux. ». De nombreuses équipes de recherches se sont intéressées à la question et se sont demandées si les réseaux sociaux avaient eu une influence dans cette élection et de quelle ampleur.

Or diverses équipes arrivent à la conclusion que si influence il y a eu, elle a probablement été minuscule. En effet pour la grande majorité des personnes les réseaux sociaux ne sont pas une source d’information importante, et l’exposition aux fake news sur les réseaux sociaux est moins importante qu’on ne peut le penser (quelques unes pendant un mois) et l’exposition via des médias classiques (comme Fox News par exemple) peut être bien plus importante6.

L’étude de Grinberg (2019) affirme d’ailleurs que les fake news ne se diffusent pas plus vite que les vraies news, ce qui contredit une étude précédente. Or Bronner, dans Apocalypse cognitive, comme dans ses interventions médiatiques7, continue à relayer exclusivement celle qui affirme que les fake news se diffusent plus vite, bien qu’elle soit critiquée et contredite, sans jamais mentionner ces limites8.

L’apocalypse Bronner

Le raisonnement de Bronner ne repose que sur ses a-prioris qu’il cherche à confirmer avec des exemples bien choisis, voire avec des sources obscures. Il n’en est pas à son coup d’essai. Comme l’a relevé Tristan Waleck, en 2010 Bronner remettait en cause l’effet de serre (!) en relayant un site climato-sceptique. En 20149, il avait changé d’avis mais cette fois, il affirmait que la fusion nucléaire et la synthèse de carburants à partir de « nanobactéries » (sic) seraient des solutions qui éviteraient la décroissance pour faire face au réchauffement climatique. Bref, Bronner manie avec brio le biais de confirmation qu’il se plaît à régulièrement dénoncer.

Le temps de loisir n’a pas autant crû que le laisse penser Bronner, ce temps de loisir augmente moins que dans le passé et avant l’avènement des réseaux sociaux, nous passions déjà un temps important devant des écrans. L’effet de ces réseaux sociaux sur les élections semble bien plus mesuré que ne le laisse entendre Bronner.

La crédibilité de Bronner10 est donc proche de zéro et on ne peut qu’être inquiet de le voir propulsé à la tête d’une commission sur les fausses informations qu’il risque d’instrumentaliser de la même manière qu’il rédige ses livres.


  1. J’en ai néanmoins lu certaines parties. J’ai en fait écouté un certain nombre de ses conférences, ce qui m’a permis d’identifier les arguments que Bronner réutilisaient le plus et donc, probablement ceux que Bronner juge les plus pertinents. Cette stratégie me permet de me concentrer sur les arguments que Bronner lui-même juge a priori les plus saillants. []
  2. ici, , ou []
  3. On divise donc le nombre d’années de « cerveau disponible » données par Bronner par l’espérance de vie. Cela donne donc des années de « cerveau disponible » par année vécue et on convertit le tout en heures de cerveau disponible par jour vécu []
  4. ici, , ou []
  5. « bien que cet événement n’ait eu aucun sens politique déterminant » écrit-il dans Apocalypse cognitive []
  6. Voir les travaux de Allcott et al (2017). Dominique Cardon, dans cette intervention, affirme que 80% des fake news sur Twitter ont été vues par 1% des utilisateurs, qui sont déjà les plus convaincus, en s’appuyant sur cette étude de 2019, sur l’élection présidentielle US de 2016. Un très bon article des Échos revient d’ailleurs sur le sujet et pointe bien le fait que l’influence des réseaux sociaux est moins simpliste que certains (dont Bronner) veulent le faire croire. []
  7. « Ces histoires ont touché des millions de personnes et leur minutieuse étude a permis d’établir que le faux se diffusait plus vite, plus profondément et plus largement que le vrai. […] Le problème relève donc bien des êtres humains et de leur cerveau hypercomplexe. C’est par l’entremise des humains que le faux contamine notre monde. Les fausses informations vont six fois plus vite et sont plus partagées et repartagées que les vraies informations. » écrit-il dans son livre, mais il la cite aussi ici, ou []
  8. Notamment, Dominique Cardon pointe une limite importante : la définition de fake news et “vraie” news repose sur un site de fact-checking. Or les vraies informations qui sont fact-checkées ne sont pas représentatives des vraies informations (on ne va par exemple pas fact-checker le fait que Trump a été élu en 2016). []
  9. « Bronner, le dernier des optimistes » de C. Jaigu, dans Le Figaro du 25 septembre 2014 []
  10. Je l’ai interrogé par mail pour cet article, mais il n’a pas répondu. []

1 comment for “Les fake news de Bronner

  1. 10/11/2021 at 13:32

    Bonjour,

    Merci pour cette démonstration salutaire.

    Dans leur livre à lire absolument “Les gardiens de la raison” Horel, Foucart et Laurens consacrent aussi un passage entier à ce sociologue de cour et de plateaux télé. Il fut par ailleurs membre du comité de parrainage de l’AFIS association de vulgarisation de ce qu’ils appellent la science. Mais les gens qui s’ expriment dans cette association ne sont généralement pas des scientifiques et si par hasard ils le sont, ils sont souvent hors de leur domaine de compétence académique et n’ont généralement rien publié sur le sujet. Comme Bronner en fait. Comme les climatosceptiques avant lui.

    De la conversation de café du coin habillée avec un langage savant pour lui donner une apparence scientifique qui dissimule mal l’entreprise politique qui est le véritable sous-jacent.

    La tribune d’Andreotti (https://www.cairn.info/revue-zilsel-2020-2-page-15.htm) ne disait pas autre chose.

    Il n’est donc pas très surprenant de le voir mis à la tête de la commission anti fack news.

    “Beaucoup demandent ce qu’il faudra pour que les gens au pouvoir se réveillent. Soyons clairs : ils sont déjà réveillés. Ils savent exactement ce qu’ils font. Ils savent exactement ce qu’ils sacrifient pour maintenir le statu quo” Greta Thunberg

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