Dès la classification par le Centre international de la recherche sur le cancer (CIRC) du glyphosate comme cancérogène probable, le 20 mars 2015, l’industrie relaie ses éléments de langage auprès du grand public, cherchant à attaquer la classification du CIRC. Dans ce premier temps, l’industrie est un peu seule pour relayer sa rhétorique. Un peu seule mais pas toute seule…

En première ligne : l’industrie
Dès le 20 mars, le Science Media Centre (SMC) britannique publie un article sur la classification du CIRC. Le Science Media Centre est une structure critiquée pour sa proximité avec l’industrie. L’article publié le 20 mars en est un exemple marquant, sur les 6 experts interrogés par le SMC, un seul défend la classification du CIRC. Trois des experts ont un conflit d’intérêts avec l’industrie des pesticides (seuls deux en déclare un). Colin Berry a omis de déclarer avoir signé un papier financé par Syngenta pour l’atrazine, un herbicide. Par ailleurs, il publiera par la suite un article financé par Monsanto visant à critiquer la classification du CIRC. Sur le fond, les arguments critiques sont les suivants :
- C’est la dose qui fait le poison (Oliver Jones)
- Ce n’est pas une évaluation du risque, on ne connaît pas la vraisemblance de développer un cancer (Allan Boobis)
- Le poids des preuves est contre une cancérogénicité (Colin Berry)
- Les preuves ne soutiennent pas une classification comme cancérogène probable (Tony Dayan)
Ce sont des arguments qu’on retrouvera pendant des années, qu’on peut résumer en deux familles : « le CIRC n’a pas fait une évaluation du risque mais une évaluation du danger », « il y a consensus contre la cancérogénicité ». J’ai déjà publié deux articles montrant en quoi ces deux arguments sont faux (voir Glyphosate : le danger, le risque et les marchands de doute pour le premier argument, ainsi que Quand le pesticide le plus sûr tombait de son piédestal pour le second argument).
On retrouve le même type d’arguments dans un article publié par Val Giddings le même jour, sur le site d’un think-tank qui promeut l’innovation technologique. Val Giddings a été représentant d’un lobby des industries de biotechnologie de 1997 à 2006, puis a fondé sa propre boîte fournissant des services autour des relations publiques, de la régulation, notamment pour l’industrie. On y retrouve l’argument sur le consensus contre la cancérogénicité1, à celui-ci s’ajoute une série d’arguments qu’on peut regrouper sous une thématique de dénigrement du CIRC, en lui reprochant d’avoir ignoré des données, d’avoir une méthodologie fautive. Le dénigrement du CIRC constitue une troisième famille d’arguments, qui fera également florès. Cet article sera ensuite publié en version augmentée le 23 mars par le Genetic Literacy Project, un projet financé par l’industrie des pesticides.
Toujours le 20 mars, Forbes publie une tribune d’Henry Miller : cette tribune a en fait initialement été rédigée par Monsanto. Miller n’avait pas déclaré ce conflit d’intérêts et, en conséquence, la tribune a été retirée par Forbes en 2017. Cette tribune met en avant l’argument de l’évaluation du danger. Ce même argument sera largement mis en avant par l’industrie. Dès le 27 mars, on a notamment la publication d’une vidéo par Andrew Maynard, qui fait partie de l’ILSI (International Life Science Institute, une organisation créée et financée par l’industrie) qui ne critique pas la décision du CIRC mais insiste sur la distinction entre danger et risque. Dans une page non datée, GMO Answers (une autre initiative de l’industrie) fait également cette distinction tout en dénigrant à la fois le CIRC et en prétendant à un consensus sur la non cancérogénicité du glyphosate. Cette page sera relayée par Bayer sur Twitter le 31 mars.
Le 23 mars, Forum Phyto, une association créée par l’agroindustrie, publie également un article qui reprend le Science Media Centre et s’associe également à l’argumentaire de dénigrement du CIRC2. Le tweet de Forum Phyto passera inaperçu et ne sera retweeté que deux fois : par deux comptes de Bayer.
Le 27 mars, le Western Producer, un site web agricole de l’ouest canadien publie également un article. Pourquoi s’intéresser à un site web aussi obscur ? Pour le retentissement de son article, dont on reparlera. Le site interroge un toxicologue Keith Solomon, omettant de rappeler que Solomon a été consultant pour Monsanto. Dans l’article, Solomon dénigre le CIRC3 et affirme que le CIRC s’oppose au consensus scientifique4. L’article connaîtra un certain succès, étant relayé par Robb Fraley (un haut dirigeant de Monsanto), par CropLife Canada (lobby de l’agrochimie), par Val Giddings (cité précédemment) ainsi que Yann Fichet (haut cadre de Monsanto en France).
Le 31 mars, Forum Phyto remet le couvert. On y trouve notamment un relai de l’article du Western Producer mentionné ci-dessus. Forum Phyto cite également un blog sceptique anglophone qui dénigre l’analyse du CIRC. Ce blog cite notamment une étude de synthèse pour affirmer qu’il y a consensus contre le CIRC. Le blogueur omet juste de préciser que cette synthèse a été financée par… Monsanto. Forum Phyto cite également David Zaruk, un ancien lobbyiste de l’industrie chimique, qui verse dans l’argumentaire de dénigrement du CIRC. Il critique la présence de Christopher Portier, toxicologue retraité et représentant une ONG, dans le panel du CIRC. Ce ne sera que le début des attaques de Zaruk contre Portier, elles vont se multiplier. Stéphane Foucart et Stéphane Horel ont relevé ces « argumentaires » de sa part :
Le professeur Portier est tour à tour qualifié de « militant », de « rat », de « démon », de « mauvaise herbe », de « mercenaire », et même de « petite merde », qui s’est « introduit comme un ver » dans ce fruit que serait le CIRC. L’agence, elle, est comparée à une « croûte » dont on peut voir sortir le « pus » quand on la « gratte », tant elle est « infectée par son arrogance », « sa science militante politisée »ou « son parti pris anti-industrie »
J’arrête-là l’énumération de l’influence industrielle dans les premiers jours suivant la classification du glyphosate par le CIRC. On le voit, la réponse est massive, multi-forme (à la fois des contenus étiquetés industriels et d’autres cherchant à être plus discret ; des textes, des infographies, des vidéos, etc.) pour relayer trois arguments simples :
- Le CIRC n’a pas été très sérieux.
- Il y a consensus pour dire que le glyphosate n’est pas cancérigène.
- Le CIRC n’a fait qu’une classification du danger, cela ne dit rien du risque.
Ces trois arguments, ceux sont bien ceux imaginés par Monsanto lors d’une réunion le 12 février 2015, bien avant la publication de la classification du CIRC. Monsanto y définit des éléments de langages à destination de différents publics : scientifiques, agriculteurs, revendeurs. Parmi ces éléments de langage, une obsession frappe : décrédibiliser le travail du CIRC, en utilisant les arguments vus précédemment :
- le fait que le travail du CIRC serait idéologiquement biaisé5 ;
- le travail du CIRC serait partiel6. À ce titre, dans un autre document Monsanto insiste sur le côté partiel en indiquant qu’il faut prendre en compte le danger et le risque, comme je le signalais en 2019.
- l’idée qu’il y aurait une forme de consensus contre le CIRC7 ;
Ces trois arguments seront particulièrement fructueux, ils seront relayés pendant des années… par des personnes parfois très distantes de l’industrie !
Dans un autre document, Monsanto définit un planning précis. La firme prévoit notamment de solliciter Henry Miller pour publier du contenu favorable, ce qui sera fait, de diffuser des billets de blogs pour affirmer que le glyphosate n’est pas cancérigène. Elle compte aussi « amplifier sur les réseaux les contenus positifs à propos du glyphosate ». Monsanto veut aussi « informer, inoculer et engager » les partenaires industriels. On trouve notamment dans la liste les sites GMO Answers ou le Genetic Literacy Project. On relève également la présence de Sense About Science, association aux motivations proches de l’AFIS en France (d’après l’AFIS elle-même).
L’industrie trouve des oreilles attentives
Mais les arguments de Monsanto vont rapidement faire tache d’huile et largement dépasser le carcan des cibles initialement imaginées.
Par exemple, dès le 25 mars, le journaliste Jean-François Cliche publie un billet sur son blog et y relaie à la fois le Science Media Centre et le Genetic Literacy Project, sans mentionner les conflits d’intérêts. Bien que le journaliste relaie l’argumentaire sur la distinction danger/risque, il reste toutefois prudent et rappelle la crédibilité du CIRC.
Le 30 mars, la twittos El_Odieuse, alors doctorante en biologie, fait un thread pour critiquer la décision du CIRC. Elle y cite notamment un article dans la revue scientifique Nature. Il ne s’agit pas d’un article scientifique, mais d’un article journalistique donnant à la fois la parole au CIRC ainsi qu’aux industriels et qui reprend les propos d’Oliver Jones, rapportés par le Science Media Centre. En plus de cela, El_Odieuse relaie également l’article du Western Producer évoqué précédemment. Étonnant qu’un site web pour les agriculteurs de l’ouest canadien se retrouve cité par une doctorante française… Autre élément étonnant dans son argumentaire : elle affirme que le CIRC se base sur peu d’études. Cela semble être une reprise des arguments industriels (notamment diffusés par Nature), qui se retrouvent ainsi blanchis en étant diffusés directement par une doctorante. Enfin, El_Odieuse utilisera un argument intéressant : « incriminons le glyphosate et utilisons le cuivre, c’est tellement plus bio (et toxique) ». Cet argument est jusqu’alors très peu utilisé. En revanche, on le retrouvera par la suite diffusé plus largement. C’est d’autant plus notable que c’est l’un des rares arguments qui persistera sans avoir été présent dans l’offensive industrielle du 20 mars (pour autant l’argument en lui-même a bien une origine industrielle, on y reviendra). Scientifiquement, l’argument ne tient pas : le glyphosate est utilisé comme herbicide alors que le cuivre (notamment utilisé en agriculture biologique) est utilisé pour ses propriétés fongicides.
Début avril, c’est le blog Imposteurs, tenu par Anton Suwalki, qui attaque la classification du CIRC. Suwalki était chargé d’études à l’Insee, il a aussi été administrateur de l’AFIS pendant quelques années. Dans son article, Suwalki dénigre le CIRC, en critiquant le peu d’études citées. Or, le document qu’il a lu n’est pas la monographie du CIRC (qui n’est pas encore sortie à cette époque) mais juste un bref résumé fait par le CIRC, qui ne cite qu’une poignée des études sur lesquelles son avis s’appuie. Il cite également le même article de Nature que précédemment en ne retenant que la citation critique d’Oliver Jones, venant du Science Media Centre.
Dans les mois qui suivent, une poignée de twittos vont également relayer quelques-uns des sites déjà mentionnés ou l’un des argumentaires précédents. Parmi les plus actifs, on trouve notamment thi_loup (qui parle par exemple de consensus, déni du caractère cancérigène, dénigrement du CIRC en tapant sur Portier…) ou Ariane Beldi (qui parle aussi de consensus), autrice du blog Simple Correct qui se revendique du scepticisme scientifique. Toujours dans la galaxie du scepticisme scientifique, le blogueur Sceptom publie un billet sur son blog le 16 novembre. Il essaie d’expliquer les différences de positionnement entre l’EFSA et le CIRC (avec de nombreuses erreurs). Il ajoute que les conclusions du CIRC ont été critiquées… en citant le Science Media Centre et… le désormais fameux Western Producer. Si les critiques n’émanent que de personnes en lien avec l’industrie… peut-être ne sont-elles pas si pertinentes ? En tout cas, on le voit, le monde du scepticisme semble avoir un tropisme particulier pour adhérer à la critique du CIRC.
La blanchisserie des arguments industriels
L’industrie a développé trois familles d’arguments simples et efficaces qui pourront être facilement relayés : 1) Le CIRC n’est pas très sérieux (dénigrement) ; 2) Il y a consensus contre le CIRC8 (consensus) ; 3) Le CIRC n’a fait qu’une analyse du danger pas une analyse de risque (danger/risque).
Grâce à quelques personnes motivées et sans lien apparent avec l’industrie, les arguments industriels se retrouvent blanchis et sont relayés efficacement par de petits comptes n’ayant pas la mauvaise image d’un industriel. L’exemple du Western Producer est le plus édifiant : bien que n’ayant probablement aucune audience française, il se retrouve pourtant relayé par des quidams, probablement grâce à la mise en avant de ce site par l’industrie. Pour l’instant, de tels comptes de personnes sans lien apparent avec l’industrie sont rares, mais les petits cours d’eau vont finir par former de grands fleuves. C’est exactement le type de mécanisme décrit par Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens dans leur ouvrage Les gardiens de la raison, dont cette campagne du glyphosate est une illustration parfaite. Nous avons pour l’instant uniquement identifié les sources des arguments industriels ainsi que les premiers ruissellements vers des personnes « lambda » mais on est encore très loin des fleuves de désinformation que ces petits ruissellements finiront par former. Dans le prochain épisode, nous nous intéresserons à un de ces ruisseaux… un étonnant blog créé quelques jours après la classification du CIRC et qui sera très rapidement repris à la fois par la sphère sceptique et industrielle.
- « The International Agency for Research on Cancer (IARC) departed from the scientific consensus » [↩]
- « le CIRC a déjà émis des avis, honorables certes, mais discutables, avançant, par exemple, le caractère cancérigène possible du café ou des ondes des portables » [↩]
- « They (IARC) got this totally wrong » [↩]
- « Solomon said the conclusion contradicts scientific consensus » [↩]
- « Given the way IARC works, their decision was predictable and political », « This is a clear case of anti-pesticide fear overtaking science-based logic. » [↩]
- « IARC narrows its review to only publicly available data. [or] In contrast to the IARC process, regulatory authorities in developed countries consider all available data, published and unpublished, in a comprehensive evaluation. », « IARC based its decision on a limited data review, which included one study co-authored by two members of IARC – the same study that at least four expert epidemiologists later identified as flawed », « The limited evidence on which the IARC findings are based are far from conclusive. » [↩]
- « We disagree with the decision made by IARC. Comprehensive assessments of the scientific evidence that spans four decades prove that glyphosate does not cause cancer. », « The IARC paper and its panel’s decision are contrary to 40 years of scientific consensus on the safety profile of glyphosate. » [↩]
- On pourrait même considérer cet argument comme faisant partie du premier : c’est parce que le CIRC n’est pas très sérieux qu’il va contre le consensus, ou inversement. [↩]